S'agissant de la force d'agir, je suis arrivé, quelque temps avant l'écriture de ce texte, à un temps de vie durant lequel j'en fus grandement démuni. Bien des mois, et tant de matins, je me suis levé, et accomplissait trop peu par rapport à ce que je voyais que j'avais à faire, et, tard, me voyait au lit insatisfait, et faible et mélancolique. Il s'est alors imposé que, capable seulement d'agir autant, il allait me falloir achever mon oeuvre, sinon à risquer de l'abandonner inachevée, et quand même je n'avais pas 40 ans, et quand même il allait me falloir continuer à vivre, alors démuni, un jour proche désoeuvré.
Je tournais en rond, trouvait trop facilement une raison pour faire autre chose que travailler, une autre corvée à achever, un autre plaisir à consommer, et tant que cela m'était agréable, tout, tout plutôt qu'augmenter et continuer mon oeuvre, mon oeuvre dont le mouvement nécessaire à la manifestation me semblait chaque jour un peu plus fatiguant, chaque jour un peu plus vain et insensé.
Mais, insensé, ou sinon d'un sens obscur, ce mouvement le fut toujours. Et le sens à tout cela n'a de fait jamais été qu'une invention, en cela soumise aux forces de la vie, au vieillissement, à la dégradation, et devant être entretenue, ce qu'inconsciemment je faisais, ce que je réalisais alors que je faiblissais à le faire. Il fallut que je me trouve dans un état de fatigue durable pour le voir (bonne faiblesse), et pour découvrir aussi, parce qu'elle s'évaporait et qu'en moi je ne la voyais pas, l'existence de « l'énergie de la jeunesse ».
Cette énergie à faire, qui m'animait, n'était que profit de la cinétique produite par l'énergie de la jeunesse. Et il me sembla voir que l'on vient au monde, lancés sur une longue route, et pareils à des toupies qui, ne rencontrant pas d'obstacles, vont et tournent, sinon cognent des parois et quand même souvent continuent – voyez l'énergie des jeunes gens, celle de ceux que vous êtes ou que nous étions, s'intéressant à un domaine, puis à un autre, absorbant tant et parfois bêtement, apprenant des fois ce qui du monde ne rend pas meilleur, n'élève pas. Cette énergie, qui procède de l'hystérie douce, et folle, aveugle, puissante en cela qu'elle est neuve, dangereuse en cela qu'elle n'a eu le temps de développer assez de moyens pour s'articuler au monde inconnu qui l'entoure, nous propulse là, plus ou moins loin, et tant que les frictions de l'air n'ont pas cessé d'en terminer nos rotations.
Ainsi, il me sembla le voir, moi-même agité à la création de « Mon coeur encordé », et de celle pharaonique pour l'homme seul que j'étais, de « Launderley », et de « Penumbra », et, lentement, subrepticement, je ralentissais, et pour moi le sol simplement montait doucement en pente, jusqu'à ce qu'un jour, si délicatement que je ne le réalisais pas tout de suite, la pente se trouva à la verticale, et moi contre elle, immobilisé. Et puis, lentement, ma tête ayant cessé de tourner, les choses se remirent à l'horizontale, et moi contraint de réaliser que mon visage n'était pas contre un mur, mais bien au sol, que j'étais tombé, que tout mouvement avait cessé ; que l'énergie qui m'avait emporté jusqu'où j'étais avait disparue, pour toujours.
Par soi-même, la terrible gravité du monde empêche de marcher aisément. Cela, il faut avoir vu l'énergie qui nous portât initialement épuisée pour le réaliser. Voyant même sur mon chemin ces hommes et ces femmes qui, quand même, n'avaient pas atteint la véritable vieillesse, voutés sous des forces invisibles et peinant à faire quelques pas, je ne le vis pas, tout emporté sans effort que je l'étais par l'énergie nouvelle qui venait tout juste de me propulser. À mon tour alors, j'étais écrasé.
Pourtant, il fallait, sinon que je puisse continuer mon oeuvre, dans la crainte que mon état de faiblesse soit irréversible, l'achever. Alors quand même que je ne savais plus me lever, je rampais pour en passer les étapes, mais lentement, trop lentement. Et je fus infligé de la crainte de ne jamais parvenir à l'accomplir, et ma puissance d'exister, prisonnière d'un corps abattu, ployé sous la gravité des choses, s'agitait plus que jamais. J'étais de ceux qui n'allaient pas avoir d'enfants, obnubilé que j'étais par mes productions. La prolongation de mon existence devait passer par mon art. Mais, devant la tâche que je me figurais avoir encore à accomplir, il allait me falloir de la force, et d'abord trouver où la puiser. Si mon corps a été tiré à terre pendant ce qui, je crois, a plus ou moins été la longueur d'une demi année, mon esprit, lui, ne perdit pas ses moyens. Je fus béni de n'être tombé dans un réel et sérieux état de dépression, malade. Abattu, quand même je pensais et pensais et pensais...
En moi, il y avait l'image de cette jeune femme, belle de visage, et douce dans ses manières, et que tout homme aurait aimé pouvoir regarder face à lui au réveil, et toucher. Aucun n'allait avoir ce droit, car la beauté, qui pourtant fut munie pour sélectionner le meilleur des hommes, avait préféré rejoindre les soeurs. Elle décrivait sa vie au couvent, qu'on entendrait comme étant monotone, fade, et tout en parlant souriait, et souriait d'un sourire triste, qu'il fait sens pour moi de me le figurer comme celui d'une personne qu'on avait un jour grandement affligé ; elle souriait, souriait d'un sourire triste, radiant de sincérité, plein de gratitude, qu'un moqueur dirait béat, l'empreinte d'un bonheur réel, que j'imaginais rattrapé de loin, comme d'aussi loin que l'élan qu'il fallut à un mal pour avoir imprimé la douleur dans le regard de cette jeune femme. La puissance, qu'elle donnait l'air de déployer sans effort, à sourire, était d'origine évidente : sa foi. La foi en Dieu, le Dieu, son Dieu, notre Dieu, Dieu...
Je ne sais si la sainte Trinité gouverne ; je sais que les uns croient en différents dieux, dont les écritures associées ne sont pas compatibles les unes avec les autres, et racontant un Dieu souvent reniant les autres, bon, tout-puissant, mais n'ayant su s'imposer en des centaines et des milliers d'années parfois, et sinon par le sang. Je vois aussi que tous nos Dieux laissent que de vilaines personnes, en leurs Noms, propagent le mal. Et qu'en leurs Noms, des hommes agenouillent d'autres hommes. Et qu'en leurs Noms, ils conquièrent, pillent, tuent, violent ; et vivent. Ce que j'ai lu et lis ne me permet de croire en cette force invisible et agissante, telle que les livres sacrés la racontent.
Mais une force invisible existe pourtant bien, la foi, a été manifeste dans les exemples juste donnés, capable pour obliger des hommes à commettre des atrocités sur d'autres hommes ; aussi, pour dans le trouble muer en sourire la bouche d'une jeune femme, et vivante la rendre capable d'avancer. Le grand Baudelaire lui-même, peu avant la fin de sa vie, pour se rendre apte à agir et se protéger du trouble, avait ajouté à ses pratiques d'hygiène la prière, qu'à son père, à Mariette et à Poe il souhaitait s'imposer d'adresser.
Par un geste, souvent je me forçais à me lever et à agir, avant. Je tapotais trois fois du doigt une surface, en comptant, faisant ainsi le vide dans mon esprit. À trois, je me lançais à l'action, en sachant que si cela ne fonctionnait pas, alors je n'aurais plus eu de pouvoir d'agir, et cela, profondément, m'était inacceptable. Et bien que dernièrement je ne faisais plus souvent cela, car l'échec devenait de plus en plus probable, cette méthode fût le fondement de ce qui me permit de puiser une force nouvelle.
Baptisé dans la religion catholique, je ne pratiquais pas, ne croyais pas, n'étais de fait d'aucune Église. En raison de ma culture, de mon entourage, de mon pays, mon imaginaire spirituel était pourtant celui d'un Chrétien. Dans le silence, et lorsque je parvenais à observer que je n'agissais pas alors que je le devais, au lieu de tapoter une surface, je joignais les mains, et priais. Pour faire le vide dans mon esprit, je ne comptais plus, mais visualisais une émanation sacrée, comme un feu doré, partant de mes mains, puis s'étendant au reste de moi-même. Un instant, je laisse la foi répondre aux doutes qui me paralysent, je la laisse devenir l'explication, la raison et la motivation, et je pense, peut-être incorrectement, que ma vie importe, que mon action et mon oeuvre ont du sens dans le grand schéma du monde. En substance, je pense ou prononce ceci :
Seigneur, je suis fatigué. Je me sens faible.
Je n'ai plus la force d'agir. Je doute.
Seigneur, si Vous n'êtes, je ne sais être certain que ce qui m'est à faire importe.
En cette heure, je ne peux avancer sans Vous.
Alors, je Vous en prie, accordez-moi la force de faire.
Et si je ne peux me lever ou agir à l'issue de cette prière, alors cela devra signifier que je suis seul, ou abandonné, mais parce que je ne peux me permettre de croire cela, sinon à sombrer, je me lève, j'agis, et j'accomplis ce que j'ai à accomplir. Par la foi qu'Il existe, et qu'Il me protège, j'ai donc pu me relever, et avancer sous la gravité des choses, et écarter les doutes qui m'avaient paralysé.
J'achèverais cette pensée par cela, et pour ne donner l'impression qu'il y eut, au jour où je l'ai achevée, un changement définitif, comme miraculeux et radical. J'ai pris mon temps pour l'écrire, et patienté pour la publier. Je devais constater (ce qui m'était une évidence) que je n'avais découvert de force qui de toute manière allait être de nature à me rendre soudainement et éternellement invincible. Bien que la foi soit une énergie puissante, elle n'est pas infaillible, et si elle devait l'être, j'aurais à m'en prémunir, aussi je me garde de trop souvent prier. Je ne souhaite pas me rendre inaccessible aux troubles, aux douleurs, aux tristesses, à tout ce qui m'est beau et qui ne nuit à d'autres, à tout cela qui est bonne matière à l'art, non même aux doutes, et à tout ce qui m'engage à réfléchir.
Quand bien même je pus par la foi avancer, cela ne fait de moi un croyant. La foi n'est pas la croyance : elle est sa force sous-jacente, l'énergie à pousser une idée face à l'esprit, et le muscle pour l'y maintenir. Et, telle, est soumise à bien des interactions qui la peuvent faire vaciller. Aussi encore, souvent je faiblis, mais, dans mes moments de trouble, la foi qu'Il existe m'élance ; la foi qu'Il me protège me fait oser avancer où cela est difficile ; la foi qu'Il me guide me fait aller avec plus d'assurance ; et dans la foi qu'Il est et produit le sens à tout, peuvent être affaiblies, le temps nécessaire, mes craintes d'agir et de n'être à la hauteur.