Shi

1.

La salle à manger était une pièce rectangulaire, toute en longueur et très étroite, tout comme un couloir ne menant sur rien. Une longue table y était installée, s'étendant pratiquement d'un bout à l'autre dans toutes les directions. En fait, lorsqu’à quelque endroit de cette table une personne y était assise, il n'était qu'à peine possible de la contourner, si bien qu’une règle tacite voulait que les premiers entrés aillent s’installer le plus au fond de l'une des deux rangées. Je me présentais très en avance aux repas, car, de cette manière, j’avais toujours la même place : au bout de la salle et dans la rangée gauche (je suis un homme d’habitude, et les changements, qui ne me concernent plus, me mettaient mal à l’aise) mais, surtout, comme Shi venait souvent assez tôt également, je savais qu’ainsi j’avais de bonnes chances de pouvoir me trouver près d’elle « mine de rien ».

Ce jour, dont je vais parler, ne fit pas exception. J’arrivais en premier et allais m’installer au fond de la pièce. Si ce n’était pour Shi, je ne viendrais pas si tôt ; je viendrais en dernier, le plus tard possible, et ma place habituelle serait alors celle juste à côté de la porte. Je serais le dernier arrivé, et le premier à pouvoir partir. L’attente, cependant, n’était pas désagréable, et cette pièce vide de personnes n’était pas sans charmes, dont une obscure part de moi semblait, à mon propre étonnement, se délecter.

Encore seul, je m’amusais ce jour-là à tenter de reconstruire mentalement les motifs du papier peint délabré. Il était presque évident qu'il devait être à motif floral mais, pour ce qui était de la couleur, cela laissait beaucoup de place à l’imagination. Le temps et l’usure avaient donné une coloration irrégulièrement marronâtre à l’ensemble. Les dégradés, passant de la terre brûlée au bas des lais (qui partaient de petits panneaux de bois sculptés et abimés) à un terreux plus clair au milieu, revenant à une teinte noirâtre à mesure qu’on s’approchait de l’arête du plafond, devaient être dus à quelques phénomènes de condensation et d’humidité. Je pense qu’à l’origine l'arrière-plan du papier peint dût être jaune, ou peut-être d’un brun clair, et les fleurs de couleurs très vivantes, et quand même, ces couleurs à présent, sombres maintenant, couvertes de taches d’humidité, s’accordaient plus harmonieusement me semblait-il avec le bois foncé des panneaux décoratifs qui bardaient tout le bas des murs de la pièce.

Quand je pouvais prendre le temps d’y penser, une seconde curiosité m’amusait dans cette pièce. Il n’y faisait jamais très clair. Certes, une crasse épaisse était accumulée sur les ampoules des deux lampes, et leurs abats jours sordides et poussiéreux, rapiécés de morceaux dépareillés, n'aidaient pas du reste à propager la lumière, en effet. Certes, aussi et comme je le décrivais plus tôt, l’obscure teinte des murs n’était pas de nature à réfléchir cette lumière, mais là-bas, nos pieds baignent comme dans une ombre épaisse, et si je me penchais pour y plonger dedans ma main, à plat, je pouvais la voir disparaître toute entièrement alors que mon bras demeurait parfaitement visible. Je pensais étrangement, d’un instinct ferme et résolu, que si je pouvais amener dans cette pièce une lampe portative et la diriger vers le sol, son halo ne percerait rien de l’ombre, et qu'aucun parquet ou quoi ne serait révélé, et que je pourrais l'y perdre allumée en l'y laissant tomber. Si j'essaye de penser de manière rationnelle, je dis que l’ombre projetée de la table (dont le support couvrait presque autant de surface que le sol lui-même), que la faible luminosité de la pièce et quelque loi physique relative à la lumière et inconnue de moi-même devaient expliquer ce phénomène, et, cependant, je ne parviens jamais à être pénétré par cette idée comme je le suis par l’autre, toute invraisemblable qu’elle puisse sonner, que cette ombre possédait une réelle épaisseur.

Qui sait combien de choses étaient perdues là-dedans, en dehors de mes pensées et de mes desseins ?...

Je me sentais bien dans ces moments-là, avant que les participants n’arrivent, seul dans cette grande pièce étroite, insalubre. Il était triste, ce lieu, et, d’une certaine manière, quelque chose en moi entrait en résonance avec son esthétique. Il était triste, ce lieu – l'étais-je ?... Je me laissais envahir par une mélancolie douce, non désagréable, qui amena avec elle un message qu'avec calme et invincible fermeté elle affirmait : je suis impuissant ; et je ne suis là de mon plein gré. D’ordinaire, je résistais à me laisser traverser par ces idées stériles – qu’importait la majesté de la vérité qu’elles traduisaient – mais, ce jour-là, je me laissais faire, et c'en était doux. C'était être sur l'eau, à faire la planche dans un courant puissant ; je me reposais avant de reprendre ma pitoyable tentative de nage en sens inverse.

Il ne me restait probablement plus beaucoup de temps avant que les convives n’arrivent. Je m'autorisais à rêvasser paisiblement, un dernier instant, à repenser à mes dernières interactions avec Shi, et à en imaginer de nouvelles. Lorsqu’elle entrera, me dis-je, je lui offrirais mon plus grand sourire.

La porte s’ouvrit lentement.

2.

Je reconnus immédiatement celui qu’en moi-même j’appelais le « lord » Faranga. Son monocle refléta la lumière, ce qui, de l'endroit éloigné d'où je le voyais, le faisait ressembler à un cyclope en chapeau haut-de-forme. De penser que j’allais avoir ce personnage près de moi pendant tout le repas était une déception. Ce n’était pas qu’il était odieux en quelque manière ; j'étais seulement invariablement déçu chaque fois que ce n’était pas Shi qui entrait la première, et chaque fois qu’une personne la suivait ; chaque fois qu'alors je n'allais pas pouvoir être tout près d'elle, ni seul avec elle. J'espérais toujours, avec la persévérance de l'idiot, la voir, et ne voir personne d'autre entrer. Bien sûr, il était improbable qu'un jour il me serait possible de me retrouver ici en tête-à-tête avec elle ; elle, si étrange, si fascinante, et à qui je pensais tant.

Je n’eus, ce jour-là, longtemps pour appréhender l’arrivée de Shi, ni craindre son absence, ou même qu’elle arrivât trop tard, et que la distribution automatique des places la positionne loin de moi. Immédiatement derrière Faranga, je reconnus sa silhouette chétive, dessinée dans une lourde robe de velours, pleine de poches, et aux couleurs de la pièce, se serrer dans l’encadrement de la porte pour passer en même temps qu’une autre dame bien en chair et qui allait donc être tout près de nous. D'après ce que je voyais, Shi allait se retrouver en face de moi.

Je la surveillais du coin de l’œil et feignis d’être perdu dans quelque pensée, jusqu’à ce qu’elle fût assez proche de moi. Je ne pus m’empêcher de lui présenter un sourire en la regardant, et elle me le rendit radieusement.

« Oh ! N'est-ce pas Shi Han ? questionnais-je, feignant la surprise.

— Pardon ?... Comment m'as-tu appelé ? répondit-elle, perplexe.

— « Shi Han » ? Eh bien, c’est une manière qu’ont les habitants de Chloïe d’appeler certaines personnes. Comme il n’existe pas, dans la langue qui se parle encore là-bas, la première syllabe de ton prénom, il devient « Shi » ; et alors, parfois, à Chloïe, on prend la première syllabe d’un prénom et on y ajoute « Han » derrière. « Han », c’est... Eh bien... c’est un suffixe pour dire... C'est un suffixe qu’on rajoute aux prénoms de ceux qu’on aime bien, simplifiais-je.

— Baaaah, dit-elle, singeant joyeusement une moue de dégoût, je n'aime pas Chloïe. Tu viens de Chloïe, toi ?

— Non, mais ma mère y est née ; je ne te l’ai jamais dit ?

— Ah, c’est pour ça, tes yeux ? »

Je me mis à rire gaiement.

« Oui, sans doute ! »

— Toi, au moins, ils sont humains. Je n'aime pas les miens. Enfin, l'un d'eux. Celui-ci, le bleu, je l'aime bien. L'autre fait parfois peur aux gens. Donc, souvent, quand je parle aux gens, je me tiens comme ça (elle pivota sur sa chaise et se positionna de profil par rapport à moi). Comme ça, on ne voit pas que l'iris de mon autre oeil est rouge.

Sans attendre de commentaire de ma part, elle continua.

« Moi, je n'irais jamais à Chloïe.

— Ah ! C’est un endroit étrange, oui », dis-je de manière ambigüe, pour donner l’air d’aller dans le sens de Shi en dépit de mon amour réel pour ce lieu. J’étais prêt à mentir, et qui sait ce que j’étais même prêt à renier pour que Shi m’aime. Il me semblait qu’il m’eut été plus facile de susciter en elle ce sentiment si elle voyait que nous pensions de façon similaire. Je ne crois pas que le sentiment amoureux naisse bêtement ainsi, mais cela devait y contribuer certainement mieux qu'en exprimant tout désaccord. Sinon à être un menteur, se taire ou être vague est souvent nécessaire à qui veut plaire et habité d'un esprit chargé comme le mien. Je ne pensais pas tout cela verbalement durant ce moment passé avec Shi, mais je crois que c’est bien la logique qui m'ordonna inconsciemment.

Ah, en vérité...

En vérité, je vois que penser ce qui suscite l’amour est une faute, un manquement d'élégance, et que le beau et le romantique devrait être naïf. Ce sentiment envers une personne doit naître au cœur des forêts lointaines à soi, des plus denses et des plus noires, encore inexplorées, n'être qu'une invention, un idéal, dans l'ombre dissimulé. Et sous sa forme réelle il est impérieux et cruel, charmant et lui désobéir est contre nature. Il faut avoir aimé une personne interdite, et sinon l'une qui vous fasse tant souffrir pour voir comme il est vraiment, découvrir qu'il nous conduira où bon lui semble, et que l'on pense qu'il nous faille y aller ou non.

« Oui, c’est un endroit étrange, dis-je, et il faut pouvoir tolérer le froid.

— Moi, je voudrais aller... mmh... dit-elle, en posant un doigt sur son menton et en fixant le plafond. »

Elle était mignonne, quand elle pensait. Une part d’elle devait bien chercher à l’être, car il me semblait qu’elle singeait – et consciemment, dirais-je –­ une mimique d'ingénue, de jolie naïve.

« Bah, je ne sais pas, reprit-elle. Et soudainement : Oh ! Si ! Dans un parc d’attractions !

— Ce n’est pas comparable. Et personne n'en a jamais reconstruit. »

Elle répliqua par un laconique « meh ! », haussant les épaules. Comme je ne voulais pas risquer de la froisser, je repris :

« Mais cela me plairait aussi... Oui, cela pourrait être amusant.

— Dis, promets-moi : Un jour, dans notre vie, on ira dans un parc d’attractions ensemble. Au moins une fois. Il le faut », me dit-elle résolue et sérieuse.

Elle m'assenait parfois, de nulle part, des demandes ou des affirmations qui me donnaient envie de voir l'avenir. Je fixais alors ses grands yeux dépareillés, qu'elle n'aimait pas et qui pourtant m'étaient si séduisant. Le sourire sur mon visage s’estompa et, gravement, je lui dis :

« Oui. Je te le promets. »

3.

Je ne revis pas Shi pendant deux jours, le plus long intervalle pendant lequel je ne la vois pas. Je ne pouvais être raisonnablement dans la salle à manger que trois fois par semaine. Cependant, je ne sais pas si j'aurais voulu y être plus souvent. Voir Shi était un enchantement ; rêver d’elle est dangereux, mais dans une moindre mesure seulement, et, dans mes rêves, elle est aussi proche de moi et idéale que je le désire. À ce moment, j'aurais voulu que son image sur la paroi de mes paupières fermées suffise à me satisfaire, mais il fallait au feu de mon imagination des souvenirs toujours nouveaux à brûler.

Avant de la voir, souvent, je craignais de mal faire, de tout gâcher. Et, face à elle, j’avais peur de moi-même – car qu’arrivera-t-il, me demandais-je, si au contraire les choses la font mienne ? – et alors je voyais que de tout gâcher je pourrais l’accepter facilement : au bout du compte, cela m'aurait presque arrangé d’être libéré par erreur du lien qui existait entre elle et moi. Sitôt alors que cette pensée me venait, déchargé de la peur de mal faire, ironiquement, je ne craignais plus rien à lui parler, ni la déception et le rejet, pas beaucoup plus que l’acceptation et l’extase. Les craintes d'échouer et celle d'arriver à mes fins s'annihilaient mutuellement, et ne demeurait plus qu'un « moi », sans peurs qui l'alourdissaient, léger, diablement à son aise, et certainement ainsi rendu à son efficacité optimale.

Cela, qui me tourmentait, je l’avais en tête alors. J’y méditais longtemps, seul dans la longue salle à manger avant que Shi ne puisse arriver. Et quelques personnes, qui n'étaient pas elle, vinrent s’asseoir en face de moi, puis l'une à ma droite, et je me dis que, ce jour, je ne la verrais pas. Dans mon état d’esprit du moment, je traduisais tout geste de la part de Shi, conscients ou non, comme un rejet de ma personne, et son retard m’irrita légèrement, ce qui n’aurait pas dû, mais je laissais aller cette sensation en imaginant que ce serait pour le mieux. Au fond, si rien ne devait se produire entre elle et moi, et si la vie devait continuer sans remouds, sans intérêts ni frissons, sans les doutes et la peur qu'un instant d'amour avec Shi imprimerait éternellement en moi, ne serait-ce pas pour le mieux ?... Mais, finalement, Shi entra.

Shi arriva peu de temps après que la personne à ma gauche se fut installée. Nous allions donc être séparés d’une place. C’était très peu commode pour se parler, mais non de nature à arrêter Shi, et alors que je me résolus à me montrer froid pendant tout le repas – pour l’éloigner de moi, ou – j’y pense seulement –, dans l’espoir puéril que, pour attirer mon attention elle s'ouvre à déployer de suffisantes ressources pour dévoiler un intérêt pour ma personne –, Shi, glissant un bras derrière le dos bossu de dame Labbé, gratta doucement, tendrement en fait, mon épaule de ses longs ongles peints. Bien que ma voisine immédiate feignît de ne rien sentir, cela la dérangea certainement. Et à cette gêne encore s'ajouta pour moi l'inquiétude que parût publiquement la complicité qui m'unissait à Shi. Et, quand même, je ressentis du bout de ses ongles qui m'effleuraient lentement une grande chaleur qui se propagea au reste de moi-même.

Elle chuchota mon prénom. « Mon ami », ajouta-t-elle à voix peu élevée, mais sans discrétion, et un grand sourire aux lèvres.

J'étais légèrement embarrassé à l'idée que d’autres purent l’entendre, mais je ne pu m'empêcher de lui sourire en retour. En trois mots, elle avait effondré toutes mes résolutions. Même pas : en un contact. Je me demandais alors : étais-je si faible ? Et sinon en est-il vraiment qui aient le pouvoir d'aller contre leurs affects, contre leurs plaisirs, et ceux fascinants et nouveaux qui émergent des obscurs et lointains recoins en nous-mêmes ? Si tant était qu’à la vérité j’avais du pouvoir sur moi-même, il m'était certain que je n’en avais plus aucun sitôt que Shi me touchait.

« Oh, Shi, répondis-je nonchalamment, un sourire incontrôlable aux coins des lèvres, comment vas-tu ?

— Bien, bien ! Mais ce n'est pas bon, aujourd’hui ! Regarde le pain qui arrive. Je le reconnais. C'est celui au fromage.

— Ah, oui... En fait, s'il n'était pas bon, c'en serait presque intéressant. Il n’a pas de goût. Il n’est ni bon, ni mauvais – c’est très étonnant. Ce n'est que du pain et du fromage – ce n'est pas compliqué à cuisiner – mais ils parviennent à le faire sans goût. Même un chimiste n’arriverait pas à faire cela. »

Elle rit. Et puis elle me fixa, un air taquin au visage, sa langue bien visiblement calée entre ses deux rangées de dents, comme sur le point de rire à nouveau.

« Mais tu les mangeras quand même, répliqua-t-elle. Tu les manges toujours.

— Il faut bien manger, dis-je.

— Moui », répondit-elle toujours souriante, peu convaincue.

Shi se retourna alors soudainement vers son assiette, saisit le plat que son voisin lui passa et se servit rapidement avant de le faire circuler à nouveau. Dame Labbé se servit, puis je fis de même. J'eus à peine reposé le plat vide au milieu de la table qu'aussitôt Shi revenait glisser son bras derrière le dos de notre voisine.

« Regarde ce que j’ai trouvé ! »

Elle tendait vers moi une fine tranche de pain, toute raide.

« Hé bien, oui, c’est un joli morceau de pain, dis-je d’un ton faussement sérieux.

— Mais non, regarde, il est tout dur, hi ! s'exclama-t-elle, ponctuant à sa façon bien particulière, comme elle le faisait parfois lorsqu'elle était enjouée, ce qu'elle dit de ce « hi » tout à fait charmant.

— Oh, tu es une chanceuse ! Il paraît qu'à certains endroits du monde – comme à Mahononne, je crois – on préfère manger le pain au fromage ainsi, lorsqu'il est légèrement dur.

— Ah bon ?... Tu le veux, alors ? Je te le donne. »

Elle me tendit son bout de pain. En le saisissant, je frôlais le bout lisse de ses doigts. Et j’admets avoir bêtement ressenti à ce contact, peut-être insignifiant pour elle, un plaisir notable. Je mangeais le morceau de pain tout dur, et insipide, et fit l’indifférent. Je soulignais mon comportement par une remarque :

« Mmhmm, ça n'a effectivement aucun goût...

— Hi ! » s'exclama-t-elle, et son rire unique et sec me sembla comme se prolonger dans le silence.

À la vérité, j’en ai un peu honte tant cela est puéril, mais je savourais ce morceau de pain, pour un peu, presque comme si ç’avait été sa langue, comme si son contact avec sa peau avait transféré une partie d’elle-même dans cet aliment.

Shi baissa la tête vers son assiette. Elle s’affairait à quelque chose que je ne pouvais bien voir à cause de la voisine qui nous séparait, mais il me semblait qu'elle dépiautait je-ne-sais-quoi, dans son assiette, avec agitation. Peut-être retirait-elle les parties dures du pain, pensais-je, pour ne laisser que le fromage et la mie.

Au bout d’un moment, elle se retourna vers moi, l’air hilare.

« Regarde ! »

Elle me tendait un morceau de son pain, traversé par un petit clou. Comme si ce qu'elle voulait que je voie n’était pas évident, elle commenta :

« Il y a un clou dans mon pain ! » et, baissant la tête vers le sol, elle se mit à rire.

J’étais horrifié. « Comment... ?! » m’exclamais-je. « Je ne le crois pas... Mais comment ont-ils... » Je ne terminais pas ma phrase. Je craignais d'à chaud émettre des insinuations regrettables ; je ne comprenais pas comment cela avait pu arriver, si même ç’eût pu être un acte volontaire... Quelqu’un voulait-il du mal à Shi ? me demandais-je sur le coup.

« Laisse-moi voir. Il faut donner ce clou à quelqu’un, et enquêter à ce sujet. »

Sur ces mots, je tendis la main derrière ma voisine et en direction de Shi, mais elle m'ignora et plutôt se pencha sur sa droite. Elle avait retiré une de ses chaussures et, d’entre les barreaux de sa chaise, j’eus une vision, également fugace qu’elle en fut touchante.

J'en suis certain, me trouvant dans cette salle à manger, j'ai vu la plante plissée d'un de ses pieds, et me souviens parfaitement du plaisir ressenti à avoir vu ce qu'innocemment et au regard de personne elle dévoila, et que j'aperçus, comme par chance : C'était son pied ; un pied nu, petit, lisse et pâle, j'en suis certain ; rien d'autre, car je n'ai rien pensé d'autre, et n'ai ressenti que du plaisir, non de la surprise... De la surprise : Voilà ce qu'au moins j'aurais dû ressentir si j'avais vu, vraiment, ce qu'alors que je repense à cette scène pour la mettre sur papier, je vois... Oui, j'ignore comment, pour quelle raison, mais, les yeux fermés, ce qu'elle déchaussait et révélait était un mince sabot fendu...

Shi, qu'a-t-elle fait de moi ?...

Elle me tendit sa chaussure, m'en montrant l'intérieur en la tenant du haut et épais talon, et, pouffant de rire, me dit :

« Regarde, il y a un clou dans ma chaussure ! »

Je compris seulement alors ce que j’aurais dû comprendre plus tôt : Shi s’était jouée de moi, et continuait même. Je me sentis bien bête de l’avoir prise au sérieux, de ne pas avoir tout de suite compris son tour, mais, au moins, elle semblait s’amuser avec moi, et je me mis à rire de bon cœur avec elle.

Nous étions légèrement bruyants, il me semblait. Et je crus lire sur certains visages la désapprobation de mon comportement. Pouvaient-ils avoir des soupçons quant à mes intentions ? – Ah, lesquelles étaient-elles vraiment ? – S’en imaginaient-ils de sombres ? Je me dis que je devais être prudent, et veiller à ne pas laisser trop transparaître notre relation – quelle que fût son étrange nature.

Shi récupéra son clou, le rangea dans l'une des poches de sa robe, puis laissa tomber sa chaussure dans l’ombre, juste derrière la chaise de dame Labbé.

« Tu n’as pas peur de la perdre ? lui demandais-je.

— Mais non, ça ira. »

De son pied nu, elle farfouilla un instant dans l’épaisse brume noire.

« Tadam ! » Dit-elle en levant son pied chaussé en ma direction.

4.

Jusqu’au lendemain, j’étais travaillé par l’idée qu’on puisse me prêter des intentions malsaines. Je n'arrivais pas moi-même à être certain de la nature réelle de mes intentions, mais du moins étais-je convaincu de ne vouloir aucun mal à Shi, et que si elles durent se révéler être dangereuses pour elle, je saurais me retenir, et que mes désirs les plus impérieux, fous, ne sauraient me tirer les bras et me faire agir immoralement.

Oui, au calme, ainsi pensais-je. Je me regardais comme étant une bonne personne car, seulement, je n'aurais pas toléré de forcer Shi. Pourtant, j'aurais dû voir que, toutefois, je me rapprochais d'elle, je me laissais tenter, je me délectais de sa vue, et savourais son odeur, et adorais sa voix ; et je voulais lui plaire ; et je tournais la tête pour ne pas me demander ce qui arriverait si un jour nous devions nous retrouver seuls, elle et moi ; ce qui arriverait si un jour elle permettait que nous nous aimions, ce pour quoi je faisais tout, et qui était nous condamner pour quelques instants de plaisirs, pour le droit de lécher ses lèvres molles, et celui de toucher ce que d'elle je n'avais le droit de voir, et y aller, et que faiblisse un plaisir qui muera imperceptiblement en chacun de nous en une lente et longue douleur. Si, au jour où j'écris ces lignes je n'avais pas perdu toute naïveté, je me demanderais s'il vaut mieux une vie d'ennui, sans grand plaisir, mais sans grand malheur, à l'une intense, douloureuse et agitée. Mais, j'ai vu, qu'en moi comme chez les autres, y compris chez les plus ordonnés, les plus routiniers, quelque chose bouillonne, quelque chose d'inné à l'espèce, et qui oeuvre ; et qui oeuvre à toute heure, et le jour et la nuit, à agiter les matières les plus instables en nous, pourvu qu'une réaction naisse, pourvu que le spectacle soit, et que soit brisé l'ennui, et que soient vues les choses nouvelles, et qu'importe que d'autres ou soi puissent être blessés.

Shi ne traîna guère, ce jour, et se retrouva en face de moi. Sitôt qu’elle fut assise, elle leva la tête vers moi et me fit un grand sourire, et bien que je me sentisse ce jour-là d'humeur pensive et peu disposé à paraître avenant, je le lui rendis.

Il y avait beaucoup de monde à table. Nous étions serrés, et il était évident qu’il allait être délicat de me montrer discret avec Shi. C'est que, elle, n’avait aucune gêne, et ne se préoccupait, dirait-on jamais, de ce que les autres pouvaient penser. Elle était libre, et je l'enviais pour cela : Elle bougeait, parlait, se présentait tout comme si elle n'eut aucune conscience de ce qu'on pouvait conclure d'elle. Elle ne se souciait pas de passer son bras par-dessus l'assiette des autres, ni même de les toucher, eux ou leur nourriture. Elle ne parlait jamais à voix basse, ni ne se cachait pour dire quoi que ce soit. Si une chose lui plaisait, elle le faisait savoir ; si une chose lui déplaisait, elle l'exprimait. Elle ne craignait d'être vue idiote, ni d'admettre ses ignorances. En tout, Shi paraissait charmante, sinon excentrique, mais, en tout cas, il n'était pas manifesté de rejet de sa personne, et jamais ne lui étaient prêtées de mauvaises intentions lorsqu'elle empiétait (ce qu'elle faisait souvent) dans l'espace des autres. Au pire mettait-on cela sur le compte de son ingénuité supposée.

Parfois, j'aurais voulu être Shi, être libre, être belle. Mais, à l'être tant, il m'eut fallu craindre, si ainsi je pus en être capable, que je vive dans le mensonge, car des hommes comme moi me diraient plus souvent ce qu'ils croiraient qui me plairait le mieux, et plus rarement la vérité. Aussi, comblé d'affection, et si ne m'étouffe à force d'être abreuvé sans fin, serais-je encore capable d'en apprécier les bienfaits ? Ah, Shi, malheureuse et adorable créature.

Ce jour alors, en raison du grand nombre de convives, je craignais que Shi et moi, notre anormale complicité en particulier, soyons exposés, aussi avais-je décidé de nous couper l’herbe sous les pieds et d'entamer, plutôt, une discussion avec la personne assise à la droite de Shi, monsieur Brokolovic. Sa personne n'était pas déplaisante, mais elle n’était pas agréable non plus. C’était un caractère fade, consensuel, et en cela prévisible et ennuyant. Selon ce que j'avais entendu dans cette salle à manger, un jour et l'autre à son sujet, il n'aurait pas toujours été cet homme lisse, et aurait passé de nombreuses années à corriger chacun de ses vices, l'un après l'autre, avant de régulièrement venir ici. À l'époque, je me dis qu'il travailla sur lui-même par vanité et arrogance, et pour être meilleur que chacun, et dans mes pensées il m'agaçait, mais, à la vérité, j'étais heureux de pouvoir lui parler ce jour-là, cependant que je voyais en lui, comme en chacun autour de la table, un inquisiteur, un mur entre Shi et moi, et un juge qui, lorsqu'il aurait à s'occuper de mon cas, au mieux feindrait de ne pas me comprendre.

« Eh bien, mon cher (je lui parlais en ces termes et m’amusais à exagérer la politesse à son égard), on ne vous voit plus très souvent ici.

— J’ai l’esprit ailleurs, ces derniers temps, me répondit-il d’un air dépité. Je me sens... fatigué. »

Je pris cela pour de la pudeur ; par ce mot, je supposais qu’il voulait que j’entende « déprimé », aussi, et malgré ce qu'il m'inspira, je fus pris d’un sincère élan de sympathie à son égard.

« Je vois », dis-je de manière volontairement ambigüe, comme pour lui exprimer que j’avais possiblement bien compris ce qu’il voulait dire, mais sans pour autant me risquer à prononcer ce qui pourrait être une erreur d'interprétation. Toutefois, et quand bien même j'eus raison, il ne m'appartenait pas de lancer la conversation à ce sujet. Après un cours silence durant lequel je réfléchis à ce que je pourrais dire qui puisse lui changer les idées, je repris donc :

« As-tu lu le nouveau chapitre de l’histoire de Neau ? – Neau est-il ici aujourd'hui ?... Oh, là-bas... Si tu ne l’as pas lu, nous pourrions lui... »

Il m’interrompit. Et, joyeusement, dit : « Je l'ai lu ! J’adore les non-morts dans les histoires – cette idée... Il en avait beaucoup parlé avant de les faire réellement entrer dans son histoire. Il n'a pas voulu me le dire mais, à mon avis, l'un des non-morts est conscient et dirige les autres.

— Pour ma part, je parierais que c’est un homme qui les contrôle, répondis-je, vivant. Tu te souviens quand... Ah ! Comment est-ce qu’il s’appelait, déjà... ? Tu sais, celui qui... »

Tout en continuant à parler, je zyeutais discrètement vers Shi. Elle s’impatientait et, toute mécontente, pressait ses lèvres l’une contre l’autre. Quand par hasard un espace de silence s’ouvrait d’entre le tintement des couverts entre eux et les paroles des uns ou des autres, je pouvais l’entendre émettre en ma direction une sorte de « mmmmmh » d’exaspération. Comme je feignais de ne pas prêter attention à elle, elle fit glisser d'une pichenette un bout de carotte du bord de son assiette jusqu’à ma manche. Je fus obligé de la remarquer, mais comme Brokolovic et d’autres autour s’étaient joints à la conversation, et m’écoutaient attentivement, je risquais fort de me compromettre en interagissant aussi visiblement avec Shi. J’allais devoir être subtil.

En prenant conscience de cela, une sorte de « goût du jeu » tourbillonna en moi et, rétrospectivement, je vois que je vécus ce moment comme un défi intellectuel excitant. Et je dis :

« Oui, qu’y a-t-il, ma chère Shi ? »

Je voulais sonner, auprès de Brokolovic et des autres, un peu exaspéré (mais sans excès pour ne pas heurter Shi). J’avais donc détaché les syllabes les unes des autres, et articulé exagérément en disant ces derniers mots, ce qui, en même temps, m'avait forcé à étirer grandes mes lèvres pour les prononcer ainsi, me faisant paraître souriant, je l’espérais, aux yeux de Shi. Cette intonation m’était venue spontanément, et son usage, maintenant que j’y repense, était machiavélique. Je tirais alors deux flèches d’un coup, en deux directions différentes, et il me sembla que je fis mouche. Alors que je repense à ce que je fis à ce moment, je crains qu'il fallût quelque talent sombre pour avoir improvisé aussi facilement cette stratégie, et que mes instincts aient été modelés, ou de façon innée, ou par faiblesse morale, d'une manière malheureuse et mauvaise.

« Tu ne fais plus du tout attention à moi, s'exclama Shi. Je m’en fiche de l’histoire de l’autre, ça ne m'intéresse pas. Je veux que tu parles plutôt avec moi ! »

Elle croisa les bras et fit une moue boudeuse, tout à fait en contradiction avec ce qu’elle venait juste de me demander.

« Oh, mais c’est une histoire très intéressante ; ne me dis pas que tu n'as jamais lu au moins quelques chapitres de l'histoire de Neau... !

— Moi, je ne lis que les livres écrits par Cyraze ; ils sont mieux écrits.

— Mmh... Oui, il se peut. C’est vrai que Cyraze écrit bien. »

Cyraze écrivait comme il parlait, et je le trouvais à vrai dire légèrement vulgaire pour cette raison.

Il me sembla que, continuant plus à discuter avec Shi, j’allais donner l’impression trop juste à mes camarades du jour de l'importance qu'elle avait pour moi, cette étrange beauté aux yeux disparates, cette forme féminine par qui l'on ne doit se laisser séduire. Je décidais alors d'intégrer les autres dans la conversation avec Shi, et ainsi lui donner l'attention qu'elle souhaitait avoir sans donner aux autres de raisons de voir qu'elle me posséda.

« D'autres ici lisent les textes de Cyraze ?

— Parfois. Mais son écriture est loin de la finesse de celle de Neau, à mes oreilles en tout cas, répliqua Brokolovic.

— Non, arrête ! » s’empourprait Shi en me fixant.

Elle comprenait bien que je tentais quelque chose. Shi eut beau paraître naïve, son instinct était redoutable ; je devais me montrer plus prudent encore avec elle, me dis-je, pour ne pas l'éloigner de moi. Et, pour autant, je ne pouvais m'extraire de cette conversation, et me focaliser uniquement sur Shi. Je décidais donc d’ignorer sa dernière commande et demandais à mon entourage :

« Il y a de bonnes choses qu'il a écrites, toutefois, n'est-ce pas ? »

Comme je les voyais indécis je repris rapidement pour ne pas laisser d'espace silencieux qui pu permettre à Shi d’intervenir. En ces termes naïfs répondis-je alors à ma propre question :

« Vous ne pensez à rien ?... Eh bien, je vais vous dire ce que, moi, j'ai apprécié. Dans son dernier livre, "Le Temps", le passage le plus intéressant, qui, il me semble, pourrait même le résumer, et en a fait tout l'intérêt, a été lorsque cette fille, la blonde – j'ai oublié son prénom ; elle se montrait insupportable ; en fait, c'est qu'elle perdait la raison – lorsque cette fille, je disais, a tué sa sœur, puis a fièrement montré son cadavre à leurs parents adoptifs. C’était très intense comme moment. Et puis, un peu plus loin dans l'histoire, le père adoptif prépare un repas. Il voit sa femme, d'une fenêtre, dehors, câliner cette fille blonde déboussolée, qui sanglote... Il savait ce qui allait se produire, ce que sa femme allait faire, et avant que quoi que ce soit n'arrive, il se met à pleurer. Il couvre ses yeux de sa main, et comme la narration est de son point de vue, tout ce qui conclut cette scène est ce qu'il ne peut qu'entendre : "blam !" Un coup de feu. C'était une... jolie scène... et que j'avais trouvée émouvante.

— Un petit peu morbide, intervînt John Clue, un des amis de Brokolovic qui s’était joint à notre discussion. Cyraze lui-même, comme cette fille qu'il a inventée, devait être un petit peu "déboussolé" en écrivant cela.

— Mais non, répondis-je pour ne pas dire que sa remarque était déplacée, ce qu'il a écrit était juste une expression poétique. »

Oh non, pas « juste ». C’était la grandeur d'une œuvre que de dire les choses qui sont compliquées et ne s'expliquent sinon par une démonstration fastidieuse, et que de les sublimer. Mais j’étais trop lâche, ou trop précautionneux, pour m’opposer frontalement à qui que ce soit. Aussi, un jour, j’allais peut-être avoir besoin de sympathie de la part de tous ceux qui viennent dans cette salle à manger, et qu'ils m'épargnent d'un jugement trop sévère, trop dur, qu'ils permettent s'il se peut qu'on m'oublie dans l'abîme vers lequel mon coeur incline. Aujourd'hui, j'aurais quand même voulu avoir la vivacité et le pouvoir de dire à John Clue ceci :

Je m'en vais vous l'admettre : J'ai aimé cette scène durant laquelle cette fille, meurtrière, est à son tour assassinée par sa propre mère adoptive. Non pas, le plaisir m'est venu du fait que j'aurais aimé commettre le geste, ou le recevoir, non plus à apprécier sadiquement la douleur de ces êtres racontés. C'est en esthète que je l'ai appréciée, cette scène, et parce que je veux être ému, et pleurer, et voir à l'abri du danger les émotions terribles, dangereuses, et sublimes, comme l'est une tempête en pleine mer observée du haut d'une falaise, et voir un peu de la palette des couleurs de troubles dont le monde peut nous peindre, ressentir un tout petit peu les forces de la vie, la puissance des choses sous lesquelles nous existons.

Mais il n'est certes pas prudent de manifester un goût pour le morbide. De même que, trop facilement, savoir écrire suffit pour certains à se voir en écrivain, connaitre quelques-unes des articulations rudimentaires entre un manifeste et son origine psychologique suffit pour beaucoup trop à se voir en psychanalyste. De ces derniers était Clue. Et si j'eus prononcé ce que j'écrivis avant, il aurait inventé une raison sale, hideuse, me défigurant, car ceux-là, qu'il a fallu être impressionnable pour qu'ils intègrent si simplement qu'il est possible, voire aisé, de remonter un manifeste à son origine psychologique, aiment souvent à leur tour à impressionner les autres, et dire du spectacle, et décrier une étonnante laideur et une étonnante misère dont ils inventent, sans imagination, souvent les causes dans l'enfance de ceux qui, comme moi, aiment adulte la douce horreur. En cela, Clue était un homme dangereux, et de ceux sur la veulerie de qui entre autres se fonda la ruine, dont ils participent à empêcher la régénération en interdisant certaines expressions, certaines vérités, certaines beautés. Ah !... Tant de beautés perdues, interdites par ces hommes, imposteurs imitant le ton autoritaire et savant du psychanalyste, et d'intelligence vulgaire, pour eux toujours le beau est bon, le laid est mal. Ces facilités de pensées, facilement apprises et transmissibles, participent à produire l'être réduit, amputé d'une partie de sa poésie. Mais car j'étais tout entier obnubilé à l'idée d'appartenir à Shi, je ne sus être cet homme fort qui devait s'opposer à chaque John Clue. Je ne pouvais me permettre de déplaire à ceux qui peut-être un jour allaient me juger... et par moi, aussi, alors la ruine passa...

« Et toi, Shi, tu as aimé, ce passage du livre de Cyraze ? lui demandais-je comme pour rappeler à moi l’objet de mes passions et de mes craintes.

— Je n'en sais rien ! Je m’en fou. En fait, je ne l’ai pas lu ce chapitre ! »

La situation s’envenimait ; le contrôle des choses m’échappait. Comme je devais continuer à faire bonne figure auprès de mes camarades du jour, je persévérais :

« Tu rates quelque chose, dis-je d’un ton enjoué et forcé, mais s'il y a bien un livre à lire, c’est celui de Neau, je pense.

— Parle avec moi, et avec moi seulement, s’il te plaît, me dit-elle à moitié dépitée et à moitié en colère.

— Shi, il n’y a que toi qui comptes, tu es à la première place dans mon cœur ! » dis-je en agitant théâtralement un doigt en l’air, mais sans feindre le regard tendre que je dirigeais vers elle.

C’était ma dernière manœuvre. Elle était risquée. Je souhaitais sonner ironique aux oreilles des autres, et qu'ils ne voient que de l'amusement et du détachement dans mes interactions avec cette belle interdite, Shi, qui, malgré sa colère, devait entendre ce que je dis comme étant une vérité.

Faisant glisser bruyamment sa chaise sur le sol, Shi se recula autant que possible de la table et tira son assiette sur ses genoux, comme pour s'extraire ostensiblement du groupe. Je feignis de n’y prêter aucune importance et continuai ma conversation à propos du livre de Neau avec Brokolovic et les autres. Je parlais beaucoup, et longtemps, car, lorsque je me taisais, j’entendais Shi en moi.

Je devais la ménager... Et, moi aussi, pour être honnête. J’endurais mal qu’elle m’en veuille.

5.

Les deux jours qui suivirent furent longs. J’attendis impatiemment, anxieusement, que le jour où je pus retourner dans la salle à manger arriva. Quand enfin il fut là, assis à ma place habituelle, je voulus retourner dans mon bureau, et disparaître. Je ne le fis pas ; non que quelque once de courage ait point en moi. Bêtement, comme toujours, pour paraître normal, je faisais ce qui était attendu, ce qui était habituel, et ainsi me trouvais-je là où personne n'aurait été surpris de me voir.

Brokolovic entra assez tôt, une fois de plus. Il était accompagné de quelques suiveurs que je vis souvent auprès de lui : deux hommes et une femme. Je n’ai pas tellement eu l’occasion de discuter avec ces derniers, mais je présumais qu’ils devaient avoir pour point commun avec Brokolovic, que je connaissais mieux, d’être gentiment ennuyants. Il parut que je fis bonne impression la dernière fois, car ils me saluèrent en entrant, ce qui n’était pas dans leurs habitudes. Et puis, se plaçant tous en face de moi, ils entamèrent la discussion à nouveau au sujet du livre de Neau. Cependant qu'ils semblaient avides d'en discuter, je ne me montrais pas bavard ce jour-là, et ils finirent par parler entre eux.

D'inhabituelle façon, le groupe de personnes suivant, qui entra après celui de Brokolovic, alla grandir la rangée de ceux qui se trouvaient en face de moi ; ce déséquilibre des rangées était rare. Aussi, lorsque Shi passa enfin le seuil de la porte, elle avait quand même place libre tout à côté de moi. La voyant perdue dans ses pensées, je craignis d'abord que les circonstances de la dernière fois, et qu'elle me quittât agacée, nous fasse manquer cette occasion rare de manger l’un à côté de l’autre. Or, ce ne fut pas le cas. Elle me remarqua, et toute ma morosité se dissipa aussitôt, car elle me sourit, et puis elle pressa le pas en ma direction.

« Bonjour, Shi. Comment vas-tu ?

— Eh bien, ça peut aller... » me dit-elle avec un sourire triste au visage.

Je n'étais pas certain de ce qu’elle voulait dire. Faisait-elle référence à notre altercation de la dernière fois ?

« Comment cela ? questionnais-je.

— Ce n'est rien. Ne t'en préoccupe pas. Ici, je vais bien. Mais lorsque je sors de cette salle à manger, je me sens... Dans les couloirs, j'ai l'impression que tout le monde me regarde, et me hais... et me trouve laide. »

Cela n'avait rien à voir avec moi. Je me donnais trop d’importance.

« Ah ? Tu veux m’en dire plus ? Peut-être que je peux t’aider.

— Non, je n'ai pas envie que tu m’aides. »

J'étais un peu déçu, je voulais l'aider.

Alors que je relis ce texte pour le mettre au propre, je vois qu'en marge et en face de « l'aider » j'avais ici écrit pour moi-même « Vraiment ? » Je craignais que ­– je crois me souvenir –, l'être mauvais, tout au fond de moi souhaitât autre chose, plus : la sauver, l'endetter émotionnellement, et qu'alors elle soit nôtre. Cette pensée, qui m'avilissait, était le fruit d'un esprit qui suppose que le sale et le laid est plus souvent le vrai, en cela qu'il devrait être couvert sitôt paraissant, car il dessert seulement ; et que le bon et le beau est plus souvent de nature mensongère, un apparat, en cela qu'il attire et séduit, et sert les intérêts. Par cette question que j'écrivais en marge, je me poussais donc à regarder le laid en moi, le vrai. Voulais-je du mal à Shi ? — Non. Pouvais-je lui en faire ? — Oui, je la désirais. Et si elle ne me désirait, il n'était certain que je sache l'aimer correctement. Et je me demandais avec effroi : Saurais-je alors la désirer sans la toucher ?... En substance et dans les troubles qui produisaient ces questionnements se trouvait sans aucun doute l'une au moins des raisons pour lesquelles on se tenait tant à l'écart de Shi, et pourquoi l'on s'en méfiait tant. Elle était une singularité dont la présence agitait la vase sinistre, calme d'ordinaire, et tapissant le fond de nous-mêmes, mais qui tourbillonnante se mélangeait à toutes les substances en nous, et alors noircissait tout.

Elle refusa donc mon aide, et je n’insistais pas. Plutôt, je décidais de lui remonter le moral et abordais alors un sujet de conversation qui lui plaisait particulièrement ; étrangement, quel que soit le moment de l’année.

« Shi, combien de temps reste-t-il avant l'anniversaire de ton arrivée dans ce bâtiment ?

Sans surprise, son visage s’illumina.

« Il reste sept mois et quatorze jours.

— Vraiment ?! Tu comptes les jours autant de temps à l’avance ?!

— Oui, sinon je ne serais pas prête, hi ! Peux-tu me dire ? Tu m’offriras quoi ?

— Eh bien... Je n'y avais pas encore réfléchi... Tu aimes les chevaux ? Je pourrais dessiner un cheval dans un carnet, et en découper le contour, puis... »

Elle m'interrompit en tapotant ses mains l'une contre l'autre d’une étrange manière, que je ne sais toujours pas comment interpréter : ses doigts étaient tendus, et légèrement courbés vers l'extérieur, comme pour ne pas se toucher lorsque ses paumes, à plat, se heurtaient. Toute souriante, elle reprit :

« Je sais ! Tu m’offriras un bracelet avec mon prénom – pas le vrai, celui que tu me donnes : « Shi », et gravé sur la face intérieure, caché donc. Je ne dirais pas qu'il m'a été offert par toi, comme ça, on ne te regardera pas bizarrement. »

C’était délicat de sa part. Je préférais qu'il en soit ainsi, mais, en moi-même, je regrettais qu'elle soit obligée de se dissimuler, de mettre en place des stratagèmes sociaux, de se cacher pour nous. Ainsi pensais-je à ce moment. Aujourd'hui je me dis que, peut-être, ces entraves à notre liberté lui plaisaient autant qu'à moi, au fond, faisant la singularité de notre histoire, son intérêt à être dite, et pour nous à être vécue.

« Très bien, alors voilà un point de réglé pour cet anniversaire. Il ne reste donc plus que sept mois et quelques jours pour finir les derniers préparatifs. Es-tu certaine que cela te laissera assez de temps ? ironisais-je.

— Oui, je pense que cela ira, me répondit-elle d'un ton sérieux, presque solennel.

Je ne pus m'empêcher de sourire. Elle m'amusait, me rendait heureux quelques instants.

« Alors, selon la tradition d'ici, dis-je, il ne me reste plus qu’à signer le contrat... Mmh, voyons... »

Je poussais les couverts ainsi qu’une salière qui se trouvaient entre nos deux plats, puis écartait un trou préexistant dans la nappe graisseuse. Comprenant ce que j'étais en train de faire, elle passa deux longs doigts à l'intérieur du trou et m'aida à l'agrandir.

« Ici » dis-je.

Je pris mon couteau et gravais une croix dans le bois gonflé et crasseux de la table.

« J’espère que les servantes, qui nettoient cette table régulièrement, n'en veulent pas à ceux qui font cela, plaisantais-je. Cela amusa Shi.

— Hi, attends ! Regarde. »

Elle enfila tous ses doigts dans le trou de la nappe et, tirant, agrandi encore largement le trou. Elle se fit un peu mal, sembla-t-il, et regarda la face intérieure de ses doigts pâles. Je vis, alors qu'elle les tendait bien, une nette ligne rouge traverser chacun d'eux. Après s'être frictionné les mains, elle saisit son couteau et, à son tour, grava le contour d'un oeil, puis l'iris et une pupille dans le bois apparent.

« Voilà. C'est ma signature ; elle est comme cela. Il faut que tu apprennes à la faire aussi. Et, moi, je vais apprendre la tienne.

— Ah ? Le faut-il ?

— Oui », me répondit-elle avec sérieux.

Je ne sus jamais à quoi elle pensait à ce moment, la raison qu'il pouvait y avoir à pouvoir se faire passer l'un pour l'autre, mais je ne la questionnais pas, car j'aimais quand elle m'entraînait dans son esprit étrange, et voir ce que d'ordinaire je ne vois pas, et visiter ce que d'ordinaire je ne visite pas.

« D'accord, voyons cela alors. »

Nous passâmes toute la fin du repas à couvrir notre coin de table chacun de la signature de l’autre. En très peu de temps, il devint nécessaire d'agrandir encore le trou dans la nappe.

« Non, pas comme ça », dit-elle. Et moi : « Si tu y vas lentement, tu n’arriveras pas à faire ma signature. Elle a beau n'être qu'une croix, si le geste n'est pas assuré, cela se ressentira. Il faut terminer les extrémités par une courbe. » Elle : « Rôôh, tu ne sais pas t’y prendre, regarde ! — Comme ça ?... — ... La pupille ne doit pas être trop ronde... — ... Ensuite, tu soulèves rapidement le couteau et tu descends aussi vite... Non, vas-y plus directement... — Ouiiii, clap, clap, clap, hi ! »

Je passais un moment puérilement exquis. J’avais oublié mes voisins, et je pense qu’eux aussi m’avaient oublié. Dans le cas contraire, qu’importait, me dis-je ce jour-là. Je n’étais qu’en train d’amuser innocemment une personne qui m’était attachante, pour quelque obscure raison. Les esprits impurs auraient pu y voir autre chose : la vérité.

La plus grande partie des participants à ce repas étant partis, ceux du fond, Shi et moi-même étions libres. Ainsi se levèrent Brokolovic et les autres, mais aussi le groupe arrivé après eux, tous ensemble. Enfin, Shi, qui avait toute notre étroite rangée de libre, se leva. Sans rien dire, elle courut s’attrouper aux autres, qui attendaient leur tour près de la porte pour sortir. Je me levais, et avançais, lentement, et Shi, peu avant de pouvoir sortir, partiellement prise dans la foule, se retourna vers moi. Du bout des lèvres, elle me dit quelque chose, toute souriante, avant de se faire entraîner par les autres dans l'ombre extérieure. Je n’oserais jurer que c’est ce qu’elle me dit, mais c’est ce que je compris ­– et les yeux fermés je vois encore nettement ses lèvres rouges articuler ces mots qui suivent :

« Je t’aime ! »

6.

Deux jours de plus s’écoulèrent sans que je ne puisse voir Shi. Lorsqu'enfin je pus participer au repas dans la salle à manger, aussitôt que du fond de la salle je l'aperçus, je sentis que quelque chose n’allait pas. Elle me sourit, mais à grand-peine. Comme elle était arrivée tôt, elle put s'asseoir au fond, en face de moi. Nos voisins, qui étaient peu nombreux ce jour, étaient dispersés autour de la table, et nous avions, elle comme moi, plusieurs places d’écart avec eux.

« Shi, qu'y a-t-il ?

— Je ne suis pas d’humeur à rire... » dit-elle sèchement bien que je n’eus pas tenté de l’amuser.

Je me creusais la tête. Il était inutile de lui demander directement ce qui n’allait pas ; ou par fierté, ou pour s'établir comme ayant des problèmes trop complexes pour le commun des mortels, elle n’allait pas me répondre. Quoi qu’il en fût, je voulais la traiter avec compassion et patience, bien que non uniquement par vertu ; je voyais là une occasion de prouver mon attachement à elle.

« Je sais que tu ne voudras pas rentrer dans les détails, mais... est-ce que je peux te demander si ce qui pèse sur toi est encore le même problème que la dernière fois ?... C'est au sujet de la manière dont tu te sens regardée dans les couloirs ?...

— Oui, il y a un peu de ça, mais ce n'est pas tout. Tu n'y pourras rien ; n’insiste pas, s'il te plaît. »

J’avais enduré la dernière fois qu’elle ne veuille pas se confier à moi. Mais, à cet autre moment – mon ego alors encore important – je fus blessé qu'elle me jugea incapable de lui procurer le moindre soulagement (aussi qu'elle m'en dénie l'option...) Peiné, je lui dis :

« Shi... Depuis le temps... N'as-tu pas confiance en moi ? »

Son visage, sincèrement chagrin, se détourna du mien, et elle se tînt silencieuse. Je croyais comprendre ce que cela signifiait de malheureux, et quand même, un obscur mélange d'émotions et d'instinct masochiste me ganta, et j'insistais, impuissant objet de mes pulsions.

« Tu n'as pas confiance en moi, alors...

— Ce n'est pas ça (son intonation monta avant de redescendre. Sans chagrin, elle eut sonné ostensiblement ironique – c’était donc cela)... Mais tu m’as laissé tombé une fois pour parler de ce livre... Et une deuxième fois, tu m’as trahie, parce que tu m’as dit que tu reviendrais le lendemain, et tu n'es pas revenu le lendemain. »

Je voyais à quoi elle faisait référence concernant le premier point. Pour le second, elle ne pouvait qu’avoir mal compris une chose que j'aurais dite, sinon l'avoir entièrement imaginée. Je n’aurais jamais dit à Shi que je la retrouverais un jour où je n'aurais pas pu. Ainsi, l'un de nous deux imaginait des choses, ou en disait sans le réaliser : cela me travailla beaucoup les jours suivants, mais quoi qu'il en était réellement, à ce moment-là, je niais avoir pu commettre une telle erreur.

« Non, Shi. Je suis toujours présent ici les mêmes jours. Tu as simplement dû mal entendre une chose que j'ai dite.

— Tu m’as dit que tu serais là le lendemain, et tu n'y étais pas. Je t'ai attendu. »

Il n'y avait, selon moi et à cet instant, aucune chance qu’elle ait raison. Sa certitude, pourtant, me désempara, et je me demandais alors comment empêcher que toutes les miennes s'effondrent ?... Combien de fois ai-je été Shi, persuadé que les choses étaient telles que je le croyais, quand elles ne l’étaient pas vraiment, quand elles ne pouvaient l'être ?

« Je n'ai jamais voulu te mentir, Shi, te tromper, ou te faire du mal... Tu sais ce que je pense de toi, Shi... »

Le savait-elle vraiment ?

« En plus, reprit-elle en ignorant ma dernière remarque, tu ne m’as pas obéi quand je t’ai demandé de te rapprocher tout près de moi, un jour. »

Je ne lui avais pas « obéi » ?... Dans les moments étranges, plus probablement l'on se découvre. Je m'étonnais d’à quel point nous pouvions être mystérieux à nous-même. Quand elle eut dit cela, ce fut comme un horizon secret qui s’ouvrit à moi, en moi, et je voulus vivre ; plus que jamais j’étais excité par des idées d'aventures, d'exploration introspective, de découvertes, et animé d'une curiosité sans bornes. Shi voulait que je lui « obéisse » ? – je ne me sentis pas offensé par la manière dont elle venait juste de me parler, au contraire. Cette volonté qu'elle venait de verbaliser, en juste quelques syllabes, apaisa mes craintes. Et, tranquillisé, je choisis d'abord de ne pas réfléchir trop à la raison du bien-être qu'elle me fit ressentir, que je ne pus que plus tard, dans le calme de mon bureau, ainsi exprimer :

« Si je dus n'être que ta chose, Shi, être tiens pour toujours, cela m'irait. »

Ce n'était qu'une idée, un sentiment, que j'avais laissé me traverser par goût de la découverte, car à vrai dire je pensais que ce ne serait rien de plus, une image, une illusion, et que le rêve terrible d'être possédé par Shi ne serait jamais une réalité, qu'une créature comme elle et qu'un homme comme moi ne serions jamais un couple, et que si cela dût se produire, cela serait notre perte. Alors je pensais qu'il n'y aurait aucun risque à nourrir un rêve impossible à mes yeux, et qu'impossible, ses bras terribles et innombrables, oniriques seulement, ne pourraient me saisir et m'entraîner bas dans l'ombre de son abîme.

J'ai alors seulement souri à Shi, car je ne savais plus quoi dire. J'ai détourné le regard de son visage, car je ne voulais pas la mettre mal à l'aise. Je l'aurais regardé des heures, si j'avais pu. Après un instant de silence, je pus reprendre.

« Ah, je suis désolé, Shi... Mais si quelque chose ne va pas, tu peux m’en parler, je ferais tout pour toi. »

Elle m'appela par mon prénom, qu'elle prononça tendrement. Peut-être qu'elle apprécia ce que je venais de dire, et peut-être qu'elle pensa qu'elle aurait mieux prise sur moi ainsi, car alors elle me regarda, et sourit légèrement.

« N’insiste pas, je t'en prie, me dit-elle calmement.

— Oui... » lui répondis-je, docilement.

Comme je ne m’étais pas encore expliqué la raison pour laquelle j'avais été apaisé, je n’avais pas pu la cristalliser, et alors que Shi repoussa une fois de plus mon aide, la crainte qu'à ce moment elle me rejetait revînt. Et en bloc mon esprit amena à moi toutes les raisons qu'elle avait de me haïr : J'étais un homme, et selon des lois qui ne sont les miennes, je la désirais. Pour cela, je n'étais pas sincère avec elle. Aussi, je l'avais volontairement ignorée quelques jours auparavant, pour faire bonne figure. Alors, porté par ce que je suis persuadé qu’elle me dit la veille, je décidai de me montrer hardi. Me voyant comme au pied du mur, je menai ce que je me figurai comme un baroud d'honneur, et osai prononcer cette affirmation ambigüe, mais contenant une vérité malheureuse :

« Oui, je n'insisterai plus. C’est bien parce que je t’aime, Shi. »

Elle sourit jusqu’aux oreilles, les yeux fermés. Elle était belle.

7.

Shi parut derrière un homme que je ne connaissais pas. Aussitôt qu'elle s'avança, je vis une ombre sur son visage, et alors qu'elle traversait la pièce pour aller se placer en face de moi, je remarquais son pas fatigué. Ses bras ballaient comme deux serpents morts ; le gauche cognait les chaises qui se trouvaient sur son chemin le long de l'étroit passage. Par avance, je déplorais qu'il me faille, impuissant encore, m'accommoder à son humeur sombre, dont à la fois elle refusait d'en donner les raisons et que je l'aide. Mais, aussitôt assise, elle me demanda :

« Dis, est-ce que tu m’aimes ? »

Je n'étais jamais certain de ce qu'elle entendait par « aimer », et cependant mon sang, en un instant, fit comme plusieurs tours à travers tout mon corps. Je cessais de sourire et, tout à fait sérieusement, lui dit :

« Oui. Je t’aime, Shi. »

Mais peut-être pas comme elle l'entendait, pensais-je.

« Heureusement que, toi, tu es là... »

Je ne la questionnais pas plus sur ce qu’elle voulait dire, sur les troubles qui l’agitaient ; elle n'allait probablement pas me répondre, et quand même : je ne me sentais même plus peiné par cette idée, car, moi, j'étais la fière chose – choisie ! – de cette créature singulièrement belle, singulièrement dangereuse qui, me demandant si je l'aimais, demandait confirmation qu’elle avait tout pouvoir sur moi. Oh, qu’elle était touchante à douter. Shi, tu l’eus tout entier sitôt que je t'ai rencontré ; et si même tu ne m’aimais pas comme je souhaitais que tu m’aimes, je n’en aurais pas moins été tien. « Garde-moi », pensais-je, et tant qu’il en aurait été ainsi, j'aurais pu rêver qu’un jour je puisse avoir ce même pouvoir sur toi, et dans mes rêves – et mes rêves qui ne termineraient jamais –, éternellement, j'aurais été heureux. À ton commandement et tes désirs seulement, que je craignais et appelais, j'allais t'abîmer et nous condamner.

« Attends, j’arrive, dit-elle.

— Pardon ?... Mais comment... ? Il y a trop de monde, Shi, tu ne pourras jamais passer... »

Mais au lieu de contourner la table, elle se glissa dessous et disparut. Je me penchais alors et soulevais la nappe, inquiet de ce que les autres pourraient voir ou dire d'elle, de moi, vers qui elle allait rampante à quatre pattes dans l'ombre épaisse. Discrètement je lui chuchotais :

« Shi, fais attention, on ne sait pas ce qu’il y a dans l’ombre, tu pourrais te blesser...

— C’est bon, ne t’inquiète pas » chuchota-t-elle sur un ton qui faisait écho au mien.

Je la distinguais à peine sous la table tant il y faisait sombre, et ses mains et ses jambes plongées dans l’obscurité poisseuse qui tapissait le sol. Lorsqu’elle fut à ma portée, j'osais la tenir par l’épaule, en partie pour le plaisir de la toucher, en partie parce qu’en moi une peur irrationnelle que les ténèbres l’aspirent grimpait.

Elle me prit la main, et je lui touchais le coude par un geste inutile qui donnait l'air de l'aider à se relever. Elle émergea alors à côté de moi, ce qui ne fit pas visiblement réagir les autres participants à ce repas : ou bien qu'ils ne prêtèrent jamais attention à l'endroit où s'était trouvée Shi, ni donc qu’elle eut changé de place, ou bien qu’il n’y avait que moi pour penser qu'elle rampante sous la table pour aller s'asseoir à côté de quelqu'un d'autre puisse conduire à de sombres interprétations. Mais, l'instant suivant, je les oubliais tous, et je m’oubliais à sourire à Shi comme si nous étions seuls.

Elle retira lentement sa main de la mienne, et je sentis ses doigts, doux, frôler ma paume, et puis le bout de ses longs ongles une fraction de seconde m'effleurer avant que tout contact ne disparaisse. Je ressentis un frisson, et sitôt elle tendit ses deux bras vers moi, puis de chaque côté de ma tête ils passèrent. Lorsqu'elle les replia, elle avait sa joue tout contre mon torse. Je sentais ses cheveux, et une odeur de soufre et de camomille s'en émana, et si elle n'eut bougé, et si elle n'eut parlé, je l'eus saisie. Je l'eus saisie et embrassée pour n'être qu'un avec elle.

Mais elle s'écarta de moi. Elle appuya ses deux mains sur mes épaules. Ses bras alors maintenaient la distance entre nous, comme s'il lui fallait maintenant se montrer pudique après avoir posé sa tête contre moi, et je sentais pourtant que quelque chose de plus elle que son corps se serrait tout contre moi – je me plais à voir cela, du moins.

« Comme on s’entend bien en ce moment » dit-elle en prononçant ensuite lentement mon prénom.

Les « moments », pour Shi, faisaient référence à des périodes très courtes. Le temps, ses durées, qu'elle évoquait parfois, ne devaient jamais être comprises d'après des standards ordinaires : Elles étaient, d'après les interactions que j'eus avec elle, manifestement plus compactes. Telle était ce que je me faisais remarquer, gâchant le plaisir romantique de l'instant que je vivais alors en analysant cela, en l'enregistrant comme une connaissance qui aurait pu me servir à « être correctement », pour ainsi dire, avec Shi.

« Oui, c’est vrai. Nous nous entendons bien en ce moment, Shi... » lui répondis-je.

Je n'allais plus la voir qu'une seule fois, et la rencontre qui suivit allait être notre ultime.

8.

Deux jours plus tard, Shi entra dans la salle à manger, et alla dans la rangée dans laquelle je me trouvais pour s'installer auprès de moi.

Elle me souriait, et il sembla que son attitude à mon égard s'était bienheureusement figée depuis la dernière fois. Nous n'étions pas bavards, cependant, car elle comme moi étions décontenancés par l'inhabituel vide, l'inhabituel silence qui régnait ce jour dans la salle à manger. Malgré les minutes qui passèrent, personne d'autre que nous n'y entra. Nous étions seuls. Par quel hasard, me demandais-je, les uns comme les autres, tous simultanément – un grand nombre de personnes –, eurent un empêchement ? Jusqu'au dernier moment, ma conviction était que beaucoup allaient arriver, ensemble. Et Shi et moi scrutions tantôt la porte, tantôt l'horloge placée au-dessus. Et la dernière minute vint. Et personne n'entra.

Un léger son de cloche retentit. Je ne l'avais jamais entendu avant, mais peut-être était-il habituel et que, simplement, toujours placé loin de l'entrée, et parce que du monde parlait souvent en même temps, je n'eus jamais l'occasion de réaliser qu'il en était un pour annoncer quoi que ce soit. Aussi, je découvris qu'il précédait l'entrée des servantes, que je ne voyais jamais que de loin. Ce jour, elles étaient trois ; l'une se tint contre la porte fermée, droite et immobile, les mains dans le dos ; les deux autres, tenant des corbeilles empilées dans leurs bras, s'engagèrent dans les rangées, chacune d'un côté de la table. Contre le visage de toutes trois, tenait un carré de tissu, sur lequel était peint en rouge un oeil, grossièrement, et en dépit de cela, les servantes qui s'avançaient vers nous marchaient avec assurance. Il n'était pas étonnant que, du fait de leur uniforme, de leur silence, de leur gestuelle mécanique, l'on questionnât souvent dans cette même salle à manger, durant de longues discussions chuchotées, leur humanité. Pourtant, ce jour, pour la première fois je remarquai un détail concernant ces servantes, et qui me troubla. Celle qui avançait dans la rangée en face de Shi et de moi-même avait des cheveux longs, lisses et plaqués contre ses joues, glissant devant et derrière ses épaules. L'autre, qui approchait dans notre rangée, les avait tressés, et enroulés de manière sophistiquée sur sa tête. Cela n'était peut-être qu'un détail, mais cette dernière en particulier donnait l'air d'être coquette, donnait l'air d'être autre chose qu'une servante, ailleurs... ou de l'avoir été dans un autre temps.

Comme personne ne se trouvait avant nous, la servante aux cheveux attachés se trouvait maintenant tout près de Shi pour distribuer nos plats – nos plats qu'en temps normal les servantes donnaient au dernier qui s'était installé dans l'une des deux rangées et qu'il devait ensuite faire passer de main en main jusqu'à ce que tout le monde soit servi. Et bien qu'alors Shi se trouva entre la servante et moi-même, tandis qu'elle se mouvait pour déposer une corbeille de mets sur la table, avec habileté malgré des mouvements saccadés, je ressentis des déplacements glaciaux émaner d'elle. Que cela soit une construction de mon esprit ou qu’effectivement cette femme disperse un froid de glaçon autour d'elle, il fallut qu'elle soit faite de mystérieuses obscurités pour produire cela. Concernant celle qui se trouvait en face de nous, comme je n’interagissais habituellement jamais avec les servantes, puisque je me plaçais toujours loin de l’entrée, je ne pus déterminer si son attitude était ordinaire. Celle-ci – je la vois encore les yeux fermés – donnait l'air de me fixer de l’œil rouge, peint sur le tissu carré, poussiéreux, qui tenait contre son visage.

Me jugeait-elle ?

« C’est la première fois que nous sommes tout seuls, qu'il n'y a rien que nous ! » dit Shi à voix basse, d'une voix plus aigüe que d'habitude, et enjouée.

Quand la servante qui était dans notre rangée eut fini de placer la corbeille de mets sur la table, elle se retourna vers la sortie, d'un geste rapide, et alors qu'elle pivotait, les mouvements de sa robe déplacèrent un air que sa présence avait comme rendu glaciale. Sa pareille, qui me fixait de l'autre côté de la table, qui s'était engagée dans sa rangée bien qu'elle n'eut personne à servir, comme mécaniquement alors, accompli aussi de manière parfaitement synchronisée avec sa pareille les mêmes gestes pour tourner ses talons vers la sortie. Je voyais qu'il était explicable qu'elles puissent marcher sans se heurter à quoi que ce soit, en regardant le sol, les yeux baissés vers l’ouverture d’entre leur menton et le tissu à leur visage, mais il m’échappe encore entièrement qu’elles pouvaient apparemment savoir ce que l’autre faisait. Ce ne pouvait être qu’elles se dirigeaient à l’ouïe, car elles étaient absolument silencieuses et, en temps normal, les participants étaient plutôt bruyants. Plus fortement alors, j'eus la sensation déplaisante que cet oeil, peint à leur visage, leur permettait bel et bien de voir... de me voir.

Comme en cadence, elles avancèrent vers la sortie. La porte s’ouvrit, et la servante qui s'y trouvait contre, et immobile, se tourna, et disparue avant d'être suivie par les deux autres, toutes trois avalées dans l'ombre du couloir. Lorsque, des quatre murs, toute ouverture s’obstrua, je pus enfin détourner mes pensées de ces bizarreries, comme sépulcrales et déambulantes ; et sur une autre créature je me concentrais, l’une tellement autre, dont le seul fait de prononcer le surnom, qui n'était que mien, pistonnait en mon cœur une joie d’ivrogne éphémère, qui se diffusait dans mon corps par mes veines pour tout un tour de sang.

Shi, Shi, Shi...

Et j’étais seul, avec elle.

Et je lui souris, tendrement. Et, lentement, j'ai approché ma main de sa tête. Et car elle ne se déroba pas, je la lui ai caressée.

Shi a fermé les yeux. Et ses doigts, longs, ont sinués le long de ma main ; et sa paume, douce, guida la mienne sur son visage, et me la pressa contre sa joue, fort. Elle sourit.

Ivre, oui ; j'étais comme ivre. Et mon coeur, comme vibrant, pompait des vagues de sang tout en moi ; et pour ne pas défaillir, je dus détacher mon regard de Shi, et pour maintenir mon ancrage dans la réalité, je dus fixer un point de la pièce : L'horloge, et puis une tache d'humidité brunâtre sur l'un des murs. Il me semblait que la pièce tremblait légèrement, mais cette impression cessait lorsque je regardais Shi. Alors je la fixais. Je fus happé par ses yeux, et celui dont l'iris était rouge en particulier, et je me vis comme dérobé, tombant dans cet abîme horizontal où sa pupille noire faisait un fond obscur, perdu si loin dans l'ombre. Encore, pour ne pas m'écraser, je dus libérer mon regard d'elle. Et je vis alors que le papier peint, imbibé de moisissures, se décollait au niveau des arêtes du plafond, et chacune des lés s'enroulait lentement. Et cependant que je m'attendais à voir un mur à nu révélé, il n'y avait rien. Rien. Les petites fentes que les lés enroulés ouvraient étaient noires ; noires, comme si derrière était une nuit sans lune ni étoiles. Si Shi eut réagi, je me serais permis d'ostensiblement paniquer, mais elle demeura calme et ne montra aucun trouble. Je me raisonnais donc, et me dis que si elle ne voyait pas ce que je voyais, qu'alors, ce n'étaient que mes sens qui se jouaient de moi. Et bien que je pensais cela, une formidable énergie de persuasion emplit ma tête et rien d'un doute ne demeurât. Non. Cette étrangeté se produisait, et se produisait pour de bon. Et Shi était partie intégrante de cela, de cette pièce, de tout. D'elle aussi, j'allais voir sa peau se dégrafer et par lés se défaire et, dessous, il n'y aurait rien, rien qu'un vide noir, confondu dans la nuit, et dans lequel j'allais être seul et perdu.

« Tiens, c’est un dauphin. » Elle me présenta un morceau de tissu qu'elle avait découpé dans la nappe, certainement un jour où je n'étais pas là.

« Ça ne ressemble pas à un Dauphin, Shi...

— C'est pour toi. »

Ses doigts caressèrent les miens pour les tendre à plat, et, dessus elle y déplia le tissu, et puis le lissa pour m'en bien montrer la forme.

Maintenant, la peinture brunie du plafond, toute auréolée d'humidité, s’écaillait à partir des angles, et dévoilait, aussi, cette couche d'obscurité sur laquelle aucune lumière ne se posait. Et quand ces ouvertures au plafond rejoignaient un endroit où un lé de papier peint s’était déjà décollé, les deux découvertes noires fusionnaient tout parfaitement, si bien que l'arête, par laquelle le mur et le plafond étaient reliés, n'était alors plus du tout distinguable.

Mais alors que tout cela se produisait, j’ai approché mon visage de Shi, j’ai voulu voir si elle me repoussait, et je n’ai rien vu que son sourire, et bien que je ne veuille le croire, de la malice dans son regard. J’ai posé le morceau de tissu qu'elle m'avait offert sur la table. J'ai approché mes deux mains autour de son visage – et lentement, pour qu’elle ait le temps de comprendre – pour ne pas la tromper – et j’ai vu qu’elle ne se dérobait pas. J’ai touché ses deux joues, et, alors, j’ai appuyé mes lèvres contre ses lèvres molles. J’ai pressé la chair de mon visage, ma bouche contre la sienne. J’ai appuyé pour la bien sentir.

Et tout s'accéléra. Collé contre Shi, j'ouvris les yeux. Les murs semblaient comme s’enrouler sur eux-mêmes, et bientôt allaient disparaître dans l’épaisseur d'ombre du sol, qui toujours était là. Et la table et les chaises ; à leur tour s'affaissaient pour disparaître dans l'ombre, et je ne sus vraiment quand celles sur lesquelles Shi et moi étions assis furent absorbées mais, sans que je le réalise, nous étions debout. Dans le noir complet, et serré contre Shi, je la voyais pourtant, et sa pâleur, et distinguais la couleur de ses cheveux, et clairement celle de sa robe sur son épaule. J’aurais dû jubiler, mais – non – j’étais apeuré, par ma seule imagination peut-être.

Shi se mit sur la pointe de ses pieds et, sa tête à ma hauteur, entra sa langue dans ma bouche. Et je la sentis râpeuse contre la mienne, aussi je me dégageai, mais aussitôt elle se blottit contre moi, non qu'elle fût vexée, ni qu'elle était apeurée par ce qui se produisait : Elle l'ignorait. Oui, je le jurerais. Plutôt, heureuse, souriante, elle donnait l'air de se concentrer pour ressentir toute l'intensité paisible de ce moment que nous passions ensemble.

Comme si des trappes s'étaient ouvertes tout autour de nous, l'ombre opaque qui planait au sol se déversa, ou peut-être aussi que le plancher s'éleva très légèrement au-dessus de la brume ombreuse – par les sens je ne savais plus saisir ce qu'il se passait. Pour la première fois je vis le sol de la salle à manger et, comme attendu, il était un parquet tâché de graisse, crasseux. Sinon ce sol, il n'y avait plus rien. Autour, il faisait noir, complètement noir, les murs avaient terminé de s'enrouler sous l'ombre, et pourtant je voyais encore Shi, parfaitement, et sa peau lisse et chlorotique, clairement, comme d'ordinaire en ce lieu.

Parce que nous étions près d'un bord du parquet, peut-être, Shi saisit mon vêtement au niveau du torse, et me mena vers le centre du parquet. Je confesse sans honte qu'alors j'étais apeuré, terrifié, et me blottit à mon tour contre Shi. Le silence était, et sinon le bruit de nos vêtements se frictionnant les uns contre les autres, et sinon nos respirations, il n'y avait aucun bruit. Je voulus percevoir quelque autre présence, le danger, peut-être, aussi je m'efforçai à respirer le plus silencieusement possible, mais alors il me sembla que je n'aspirais même plus l'air mais les bas sons résiduels qui nous entouraient, et de moins en moins entendis-je.

J'ai pleuré, et mes propres sanglots ne parvinrent qu'étouffés à mes oreilles. Et puis, Shi, tout en serrant fermement le tissu de mon haut dans ses mains, éloigna son corps du mien. Elle tirait, et le sol se dressa à la verticale. Mes bras, des deux côtés de sa tête, me soutenaient. Et les siens sinuèrent entre nous pour porter ses deux mains à mon visage. Elle sourit tendrement et essuya mes larmes. Et puis je sentis ses jambes bouger contre moi, et seulement alors je réalisai qu'elles étaient de chaque côté de mon corps. Sa robe en velours marron glissa de ses genoux qui, lentement, nus, se redressaient.

Mon coeur battit fort.

Ma respiration se fit haletante.

Oh, Shi, que fallait-il que tu sois de fatal, et que je ne pus aimer ouvertement, et vers qui l'inclinaison maudite d'un coeur malheureux m'a fait débouler, pour que nous en soyons là ? Mais, toi, tu semblais pourtant bien vouloir de mes sentiments ; tes doigts, entre nous – je ne le compris que bien plus tard – déboutonnaient mon pantalon – Eh, quoi ? Quelques choses s'agitaient autour de nous, dans les ténèbres, et dont une lumière à peine perceptible suggérait certains contours. Des humains ? Mes congénères ?... Ah, ils se mouvaient, à différentes hauteurs, comme sur de hauts gradins, le long de travées, croyais-je, et dont de grands panneaux cachaient le bas de leurs corps. Ils s'assirent, et sitôt se tinrent immobiles et silencieux tout autour de nous, fixant en notre direction comme autant de juges derrière autant de tribunes. Et là, me tenant à bout de bras au-dessus de Shi, je les regardais, et peut-être parce que mes yeux s'habituaient à l'obscurité lointaine, je crus les distinguer de mieux en mieux, jusqu'à percevoir très clairement le reflet d'un monocle. C'étaient eux. Eux, que fréquemment je rencontrais dans la salle à manger qui se trouvait où nous étions. Et je les haïssais. Je haïssais chacun de leurs esprits, et qui tous ensemble avaient formé les murs d'une prison qui m'avait enfermé, et condamné au silence ; et si je m'étais rebellé, avais dit mes sentiments pour Shi, ils se seraient effarouchés ; ceux qui auraient compris auraient feint de ne pas comprendre, et, ensemble, ils auraient resserré les murs pour m'écraser tout complètement. Mais, pour un instant, ils n'allaient plus avoir aucun pouvoir sur moi.

Shi tendit une de ses mains vers mon visage, tandis que de l'autre elle me caressait. Elle détourna mon regard des ténèbres et, tendrement, me le guida vers le sien. Je sentis seulement comme mon visage était crispé à l'instant où, voyant celui de Shi, et ses yeux dépareillés, il se détendit. Ah, ils veulent me juger. Qu'ils me jugent. Qu'ils voient. Car s'il me faut vivre, que cela soit dans l'épuisement et l'accomplissement, ou même dans l'échec mordant, que dans le repos, la paix ou la frustration, et dans l'ignorance où baigne celui qui ne se blessa jamais à tenter de forcer son corps au-delà de quelques délimitations barbelées de la vie.

Moi aussi, je t'ai regardé tendrement, Shi. J'ai embrassé tes doigts – te souviens-tu ? Et tu as pris ma main, et tu l'as guidée le long de ton corps ; en fermant les yeux, je les sens encore, tes courbes, que j'ai alors caressées à travers ta robe. Tu étais nue, en dessous, je l'ai senti en m'approchant de toi. Et moi, sur toi – belle, belle, si belle – je n'étais plus au présent. Mon désir m'emportait dans les instants d'extases au loin, et durant lesquelles j'allais être uni avec toi ; et c'en était si doux, si bon. Sur toi, je voulais que cela dure, car il m'était facile avec ton visage pour modèle, si près du mien, de me projeter dans les tableaux les plus paisibles et plaisants qui soient à un corps.

J'ai embrassé ton front, puis ton nez... puis ta bouche. J'ai enfoui ma tête dans ton cou. Si je ferme les yeux, je sens encore tes boucles d'oreille froides contre ma tête. Et, alors, je suis entré en toi. Je l'ai été jusqu'à l'instant le plus intense de ma vie, et qui sitôt se confondit avec la mélancolie que tout s'achevait. J'ai fait glisser mon visage le long du tien, voulant voir si tu m'aimais toujours. Je crois que tu souriais tristement, et ce sourire triste était suffisant pour moi, alors je ne t'ai pas plus regardé. Je me suis serré contre toi. Je t'ai pris dans mes bras, et lorsque j'ai senti les tiens m'entourer tendrement, j'ai pleuré. J'ai serré ma joue contre la tienne, ma chair contre ta chair, molle d'abord, et puis, un instant après, quand la sensation de tes bras contre moi disparue soudainement, ma tête qui poussait contre la tienne partie sans résistance où la tienne devait être. J'ouvris les yeux et ne vis plus qu'une fumée noire où tu devais te trouver. Je crois que j'ai hurlé, bien que je n'entende pas mon cri lorsque je repense à ce moment. J'essayais irrationnellement de rassembler ce qu'il restait de toi. Et lorsque la fumée se dissipa, s'échappant le long du parquet, mes genoux ont flanché, et contre le sol crasseux je bavais et pleurais. Dans le flou, derrière mes larmes, je perçus les formes immobiles de mes congénères, mais parce qu'alors la détresse m'emplissait entièrement, je ne pensais rien d'eux, ni de ce qu'ils purent penser de moi. Et les murs se reformèrent, lés par lés, se déroulant jusqu'au plafond, lentement, recouvrant tous ceux qui assis et immobiles me regardaient.

Je suis resté allongé longtemps, par terre, aussi je n'ai pas réalisé tout de suite que les murs derrière moi étaient plus proches qu'ils ne l'étaient avant. La pièce nouvellement reformée n'était pas la salle à manger, mais l'une beaucoup plus petite. Après longtemps, et que je n'eus plus de larmes pour pleurer, et qu'elles eurent même séché sur le sol qu'elles imbibèrent, je me suis levé, mollement. Le lieu ne comprenait plus aucune porte, et toujours pas de fenêtres. Seuls une chaise et un petit bureau en bois, devant lequel je me trouve aujourd'hui pour écrire, se trouvaient contre un mur. J'ai ouvert plusieurs des tiroirs, comme pour me distraire de ma douleur, et je vis qu'ils contenaient du papier, et de nombreux crayons. Mais je ne m'en servis pas d'abord, ni avant longtemps. J'ai refermé les tiroirs, et me suis allongé sous le bureau.

Ici était le dernier endroit où j'allai pouvoir rester à vivre, car tel était le prix à payer pour avoir aimé Shi.

Les premières semaines, je les passais dans un état épouvantable de détresse, et qu'il n'est pas de mots pour décrire à ceux qui n'ont vécu d'états intenses. Mais peut-être en est-il de mes lecteurs qui ont tout perdu, soudain, un être indispensable à leur vie, un amour intense parti dans des conditions dramatiques ; peut-être aussi que vous, qui avez dû vous sevrer d'une addiction bien installée, sauriez imaginer la terreur des nuits sans sommeil et d'être assailli par le besoin de toucher ce qui manque. Peut-être en est-il parmi vous qui simplement ne purent se lever des jours, après qu'une reconfiguration malheureuse de la chimie du cerveau vous paralysa au lit en diffusant jusqu'au bout de chacun de vos nerfs un intense désespoir. Peut-être en est-il parmi vous qui entendirent longuement, et menaçantes, des voix dans la solitude, malveillante, et puissantes en cela qu'elles ne venaient de personne. Si tel est le cas, alors il en est parmi vous qui savent l'intensité des douleurs psychique qu'un esprit peut infliger à un corps, et qu'on ne saurait plus décrire qu'une couleur à quelqu'un qui n'a jamais vu, et sinon à travers cet avertissement, qu'aller se risquer à les subir, c'est risquer d'en terminer avec son histoire.

Aussi d'abord ai-je maudit d'avoir été affligé de telle sorte que mon coeur incline pour une créature telle que Shi. Je jalousais d'autres, que je voyais comme plus heureux, comme mieux-nés et qui ne le réalisaient même pas, qui pouvaient se laisser succomber librement à leurs désirs. Je passais des semaines atroces, prostrés dans un coin de la pièce, parfois à tourner en rond fébrilement ; quelques fois je hurlais, pleurais, frappais les murs, et jusqu'à ce que la fatigue me calme. Et comme de la même façon, un jour, mon corps épuisé de souffrir, se calma. Je m'assis devant le bureau, et commençai à écrire une histoire, au hasard, au fil des pensées qui me venaient. J'écrivis peu, ce jour, mais toutefois quelque chose fut amorcé. Et d'une heure à écrire par jour, je passais à deux, puis quatre, et jusqu'à désormais y passer le plus clair de mon temps libre.

Il arrive que la mélancolie me gagne, mais à l'inverse de ce que je faisais avant, je l'accueille. Je l'accueille et la laisse être pour ce qu'elle me montre du mal, et qu'alors je peux réutiliser dans mes écrits. Cependant, et car je sais qu'elle peut me détruire, je me tiens toujours sur mes gardes, et un peu distant, dans les moments où elle se trouve là. Mais, un jour, j'espère pouvoir aller à elle, entièrement. C'est que, s'il me l'est permis, je voudrais qu'elle m'emporte, la mélancolie, plutôt que ce soit le temps qui le fasse. Je la laisserai me consumer, ah, mais il est encore un peu trop tôt. Je souhaite cette fin tragique, oui, en des termes qui seraient les miens, une fois mon oeuvre achevée, à l'une qui me faucherait alors que je n'aurais pas terminé d'essorer tout ce qu'il y avait en moi et que, sans être encore vide, je parte plein de regrets, ou pire, diminué.

Il y a beaucoup de papiers vierges, dans ce bureau, mais comme je crains d'en manquer j'écris en tout petit, et l'économise au maximum. S'il le faut, j'écrirai sur les murs. S'il le faut, j'écrirai sur le sol et au plafond. J'ai beaucoup écrit, depuis que je suis ici, et cependant j'ai encore des choses à dire, quoique je remarque que, déjà, je me répète, que, déjà, j'essaie parfois seulement de redire en mieux certaines choses. Aussi, je ne pense pas que le nombre d'années que ma chair pourrait endurer avant de décrépir seront nécessaires. C'est bien : Je pourrais en finir avant que la démence ne dégrade ma conscience.

Le présent écrit sera certainement, lorsque j'approcherais de l'aboutissement de mon oeuvre et en définirait un ordre de lecture, son introduction ; si bien sûr un jour cette pièce devait être retrouvée. Je pense qu'elle le sera. Ou, du moins, je choisis de croire qu'elle le sera, car autrement je sombrerais dans le nihilisme.

Voilà.

Des années ont passé depuis que je suis ici, depuis la dernière fois que j'ai pu toucher Shi. Et si d'abord, comme je l'ai écrit, j'ai maudit les circonstances qui m'ont amenées là, ce n'est plus que de la gratitude que j'éprouve aujourd'hui, envers tout ce qui, de ma vie, m'a conduit à me trouver ici et ainsi, envers la douleur qu'inflige ce monde compliqué ; envers chacun de ceux qui me gardèrent loin de Shi, qui furent ensuite mes juges, et envers Shi elle-même. Grâce à eux, j'ai matière à écrire. Grâce à elle, j'ai fait l'expérience du plus intense bonheur et de l'intense malheur, et, sans frustration, sans regret de n'avoir pu vivre la grande puissance d'un amour, ici, bien que solitairement, bien que dans un doux ennui, maintenant l'énergie agitée du jeune homme que j'étais canalisée, je peux écrire, au calme enfin, en paix.

Shi, où que tu sois :

Merci.